Peintre en portrait — épisode 3

Émission Peintre en portrait (épisode 3), Radio Asso 100.7 FM — Montauban. En partenariat avec Tarn-et-Garonne Arts et Culture. Intervieweur : Hugo. Enregistré le 13 mai 2026, en extérieur, à Saint-Antonin-Noble-Val.
Transcription de l’entretien radiophonique.
[Musique d’introduction. Bruits ambiants légers, captation en extérieur.]
Voix off : Tout de suite, l’émission Peintre en portrait. Peintre en portrait. En partenariat avec Tarn-et-Garonne Arts et Culture.
Hugo : Salut les gens, les auditeurs, auditrices de Radio Asso, les fucking auditeurs de Radio Asso 100.7 FM à Montauban. Merci de nous rejoindre pour ce troisième épisode de Peintre en portrait et puis vous le savez, puisque maintenant ça fait quelques épisodes que je vous le dis que, Peintre en portrait, c’est pas seulement que des peintres. Ce sont aussi des illustrateurs, des sculpteurs, et puis aujourd’hui c’est un sculpteur… enfin j’espère que j’utilise le bon terme, que nous accueillons encore une fois à Saint-Antonin-Noble-Val parce que les deux premiers étaient aussi de Stanto, comme on dit ici dans le coin. Et c’est Stéphane aka Wootha qui est avec nous aujourd’hui. Salut Stéphane.
Stéphane (Wootha) : Salut Hugo et puis salut à…
Hugo : À tout Radio Asso ?
Stéphane : [sourire dans la voix] Tout l’audimat.
Hugo : C’est gentil, merci, nos auditeurs te remercieront. Vous pouvez dès à présent suivre cette interview en même temps d’aller, si vous n’êtes pas dans votre voiture — on veut pas causer d’accident bien sûr — aller sur le site semiostalgia.com. S.E.M.I.O.S.T.A.L.G.I.A. voilà, j’épelle super bien, .com pour aller voir le travail de Wootha et puis, ben, suivre cette interview en même temps. Ça, c’est ton site officiel Stéphane ?
Stéphane : C’est le site du projet. C’est le seul sur internet.
Hugo : Seul sur internet. Comment tu te définirais toi en tant qu’artiste ? On va en parler mais… enfin ton travail il est assez particulier, assez unique, dans le sens où, je sais pas si tu as une galerie à toi mais je crois pas sauf si tu me contredis, mais en fait ton travail on peut le retrouver surtout dans les rues, notamment de Saint-Antonin-Noble-Val, je sais pas si ailleurs, mais comment d’abord toi tu te considérerais en tant qu’artiste ? Comment tu te décrirais ?
Stéphane : Et bien pour l’instant, ce que je fais, s’affilie clairement à la veine du street art. Et ça s’inscrit dans une volonté pour moi de mettre l’art dans l’espace public. Et de récupérer une partie de cet espace public qui est largement phagocytée par la publicité en général, notamment, pour repositionner l’art dans la rue. Et après, on en parlera un petit peu plus en détail, mais il y a une dimension volontairement éphémère à ce que je fais, qui vise à mettre le geste et le savoir-faire en situation de fragilité dans l’espace public.
Hugo : Complètement. Parce qu’on recentre un peu la chose, tu es sculpteur ?
Stéphane : Oui.
Hugo : Tu travailles l’argile, la terre… ?
Stéphane : Complètement. Pour l’instant, là dans ma démarche, je travaille qu’à l’argile, ouais.
Hugo : À l’argile ? Une argile que tu vas chercher toi-même…
Stéphane : Non, ça ça dépend, soit c’est des pâtes commerciales, parfois c’est de l’argile de Lexos, enfin ça dépend des opportunités que j’ai.
Hugo : Ça marche. Est-ce que tu peux nous retracer un petit peu ton parcours ? Je crois que tu viens pas à la base de la sculpture mais plus dans le… tu étais plus dans le numérique. C’est ça ?
Stéphane : Ouais, exactement.
Hugo : Tu peux nous raconter un petit peu ce parcours ?
Stéphane : Alors je vais faire un saut du coup en arrière en 2021 parce que c’est le moment où j’ai fait une rupture. Entre 2012 et 2021, j’ai travaillé dans l’illustration, le concept art et la direction artistique pour le cinéma d’animation et le jeu vidéo.
Hugo : Donc exclusivement en numérique ?
Stéphane : C’est exclusivement en numérique. Maintenant la plupart des process sont entièrement numériques parce qu’on a des flux de travail où on a besoin de faire beaucoup de modifications, beaucoup d’itérations et donc du coup c’est souvent très court et le numérique permet d’avoir beaucoup de permissivité sur ces étapes.
Hugo : Parce que quand on parle de ou quand tu dis illustrateur, on pense souvent à un crayon, à des feutres, enfin peu importe, mais rarement au numérique quoi.
Stéphane : Eh bien maintenant, c’est devenu le standard. C’est complètement ce qui est enseigné dans les écoles d’art. Alors évidemment on y enseigne toujours les fondamentaux parce qu’on a besoin de connaître les fondamentaux avant d’être sur le numérique, ce par quoi je suis passé. Mais, on retrouve aujourd’hui avec le numérique, à travers les tablettes graphiques notamment, et puis les logiciels qui sont pensés pour offrir une interface parfois similaire à ce qu’on trouve dans les outils traditionnels, et qui permettent de retrouver globalement les mêmes process. Et parfois les sensations peuvent être assez proches notamment au niveau du dessin.
Hugo : Et donc ton parcours pour aller dans le scolaire, dans le professionnel, c’est des études poussées là-dedans ou pas du tout ?
Stéphane : Alors pas du tout, moi j’ai un…
Hugo : [l’interrompt brièvement] Yes ! Merci beaucoup Stéphane !
Stéphane : [rires] J’ai un parcours très accidenté. J’ai été en décrochage scolaire très tôt, je suis passé par plein de métiers différents, la cuisine, la filière agricole…
Hugo : Forme d’art aussi la cuisine hein…
Stéphane : Complètement. Et puis, finalement ensuite j’ai été intermittent du spectacle pendant une petite dizaine d’années, j’étais musicien.
Hugo : OK.
Stéphane : Quand mon deuxième enfant est né, j’ai senti qu’il fallait que je stabilise un peu les choses, donc je suis passé par le développement logiciel. Donc voilà, j’ai fait quelques années de développement…
Hugo : Ce qui est un peu éloigné un peu de l’art quand même.
Stéphane : Eh bah oui et non [sourire dans la voix], parce qu’en fait c’est étonnamment très créatif et très satisfaisant en fait le code.
Hugo : OK.
Stéphane : Voilà. Et puis, quand même j’ai eu un réveil autour des 35-36 ans où je me suis rendu compte que je passais à côté de quelque chose. Et là je me suis pris un grand congé de 15 mois pendant lequel je me suis reformé en dur avec beaucoup d’outils de formation en ligne, notamment des outils US avec des cours qui sont très bien pensés.
Hugo : Et dans la sculpture, dans… ?
Stéphane : À l’époque je me suis fait un tour d’horizon pour essayer de voir quelles pouvaient être les débouchés économiques immédiats. Donc je suis passé par la 3D parce que c’est ce qui me semblait avoir le lien avec le monde du logiciel dont je venais depuis les dernières années. Mais aussi j’ai beaucoup travaillé les fondamentaux, donc voilà, revenir au dessin, l’anatomie, la perspective, la lumière, la couleur, enfin tous ces trucs-là.
Hugo : La 3D, c’est une forme de sculpture en quelque sorte.
Stéphane : C’est complètement de la sculpture. Avec des process qui lui sont propres.
Hugo : J’imagine.
Stéphane : Et aussi avec des métaphores logicielles qui sont très proches de ce que je fais aujourd’hui en argile. Notamment un logiciel avec lequel j’ai travaillé beaucoup (ZBrush) qui consiste à sculpter quasiment comme de l’argile mais au travers d’une tablette graphique.
Hugo : Ton support favori aujourd’hui ? Aujourd’hui hein, au moment présent, actuellement.
Stéphane : Mon médium ou mon support ?
Hugo : Oh ton support… Moi je dis support, après je suis complètement néophyte, si tu me parles de médium on peut aller sur le médium mais…
Stéphane : Je vais te parler des deux. Mon support favori c’est le mur.
Hugo : Ouais.
Stéphane : Voilà. Et mon médium favori c’est l’argile.
Hugo : L’argile. Parce qu’on en vient justement à ta particularité, c’est que tu proposes des œuvres disponibles dans les rues. Alors moi je parle de Saint-Antonin-Noble-Val, mais est-ce que on peut en retrouver ailleurs ?
Stéphane : Pour l’instant non. Parce que cette décision de vraiment effectuer cette transition, je l’ai faite progressivement depuis 2021. En 2021, j’ai fait une rupture sévère avec ce que je faisais. J’étais très dépendant et addict aux réseaux sociaux. J’en avais énormément besoin pour trouver du travail.
Hugo : Ça va mieux aujourd’hui ?
Stéphane : [rires francs] Ça va mieux, ça y est je suis sevré ! Parce que j’en avais besoin pour, ben pour trouver du taf en fait, pour être contracté par les studios et cetera. Et donc en 2021 j’ai décidé de tuer cette entité numérique qui s’appelait Wootha, et de donner 90 gigas de mon travail au domaine public. Donc j’ai donné 40 images au format, des fichiers Photoshop et puis beaucoup de cours, pas loin je pense d’une trentaine d’heures de formation. Et puis à partir de là j’ai commencé à revenir à l’atelier, donc à revenir à l’argile, à travailler à l’atelier, à apprendre le moulage, à espérer faire du bronze. Et petit à petit, je me suis rendu compte que c’était une impasse, pour plein de raisons.
Hugo : Donc tu as lâché l’affaire.
Stéphane : Donc j’ai lâché l’idée du bronze notamment parce que l’idée de me retrouver encore dans une situation où mon travail était enfermé dans un espace privé… Ce qui est exactement le cas de ce que je faisais avant… Parce qu’avant je faisais du développement visuel, c’est-à-dire que j’ai beaucoup travaillé sur des projets en phase de développement dont neuf sur dix n’ont jamais vu le jour.
Hugo : Ça c’est frustrant…
Stéphane : C’est très frustrant et vu les contrats que je signais du coup, j’ai aucune possibilité de communiquer sur le travail que j’ai fait à l’époque.
Hugo : Et aujourd’hui ce que tu fais, on va parler d’autre chose après, mais je trouve ça intéressant de savoir si économiquement ça te sert ?
Stéphane : Pour l’instant non, clairement économiquement non.
Hugo : [en s’amusant] Filez de la thune à Wootha, s’il vous plaît…
Stéphane : [rires] Non, pour l’instant je suis en subsistance et en survie. Mais ça me va. Ça me va parce que je pense que [pause] c’est le premier moment où je m’autorise vraiment à, à la fois à me mettre en danger économiquement mais aussi artistiquement, pour faire quelque chose qui est complètement aligné avec ce que je ressens du monde.
Hugo : OK. On va y revenir sur ce que tu fais. Mais moi j’aimerais savoir quel est ton plus ancien souvenir… enfin ton rapport à l’art le plus ancien par exemple ? Même on va jusqu’à l’enfance hein, y a pas de soucis.
Stéphane : Et bien je m’en rappelle très bien parce que mon père était peintre et artiste. Et donc je me rappelle de ma première rencontre avec l’art, c’était un tableau qu’il peignait de ma mère.
Hugo : OK.
Stéphane : Voilà, d’une photo de mariage.
Hugo : Ton père était peintre.
Stéphane : Il était peintre. Il avait fait l’école Boulle, il était maquettiste.
Hugo : OK.
Stéphane : Donc il travaillait à l’époque pour les architectes, parce que à cette époque-là il y avait pas de 3D donc les projets étaient fabriqués. Et donc j’ai hérité quelque part un peu de cette presque mission en fait… d’être artiste. Parce que, sans m’étaler, il y avait quelque chose à rattraper.
Hugo : [l’interrompant doucement] Ça veut dire que… est-ce que ton père était une source d’inspiration en soi ?
Stéphane : [long blanc] pas vraiment…
Hugo : [amusé] Allonge-toi sur le divan Stéphane, tranquillement, Wootha. Et on en parle…
Stéphane : [rire franc] Non non, pas vraiment. C’était pas vraiment ça. Mais justement du coup je me suis retrouvé avec cette espèce de mission, d’assignation à être artiste. Donc finalement j’ai toujours tenté de l’être, avec beaucoup de frustration et beaucoup d’accidents.
Hugo : Et ta première œuvre, tu t’en souviens aussi ? Ta première création.
Stéphane : La toute première création… [pause] je me rappelle d’une œuvre que je considèrerais comme, on va dire fondatrice, où j’avais 17 ans. Parce qu’après j’ai toujours dessiné depuis que je suis gamin. Mais la première œuvre fondatrice, c’était étonnamment une sculpture. Et c’était la première fois…
Hugo : Étonnamment…
Stéphane : Bah, étonnamment parce que, à l’époque, je voulais dessiner.
Hugo : À l’époque.
Stéphane : Je voulais être bon en dessin, et en fait j’y arrivais pas. Et c’était très frustrant, j’avais plein de copains qui n’étaient pas de famille d’artistes et qui dessinaient bien mieux que moi.
Hugo : OK.
Stéphane : Donc ça me mettait très mal. Et je me rappelle avoir pris de l’argile avec l’intention de faire quelque chose de vraiment, qui émanait de moi pour la première fois. Et en fait ça a été d’une facilité qui m’a vexé. Ça m’a presque blasé. Je me suis dit « mais c’est pas juste, pourquoi le dessin c’est pas aussi facile ? » Et à l’époque j’avais le sentiment qu’en fait la sculpture était quelque chose de simple. Parce que ce contact-là m’avait vraiment étonné.
Hugo : Ouais, c’est vrai que quand on voit ce que tu fais, vous pouvez toujours aller sur le site semiostalgia.com, vous allez voir c’est hyper simple ce que fait Wootha. [pause] Non, c’est pas vrai. C’est une blague. J’ai l’impression que la sculpture de rue comme toi tu la proposes, c’est un peu comme les graffeurs dans le street art aujourd’hui, qui graffent dans la rue. Est-ce que tu le perçois de la même manière que je suis en train de te le dire… et tu es un graffeur sculpteur quoi.
Stéphane : J’ai jamais vécu cette expérience moi-même dans la chair donc je peux pas en parler, mais j’ai le sentiment que ça s’en rapproche. Avec quand même, je me rends pas compte, peut-être que si des graffeurs m’entendent, ils vont être outrés, je réalise pas vraiment quel est le temps nécessaire pour aboutir à un graff vraiment complet et complexe, donc je…
Hugo : C’est deux choses différentes pour toi…
Stéphane : Je sais pas. Ce que je sais c’est que la sculpture c’est assez long et que la plupart du temps j’y passe entre 15 et 25 heures.
Hugo : Ouais.
Stéphane : Donc ça veut dire que ça s’étale sur plusieurs jours. Ça veut dire qu’il y a toujours un peu l’inquiétude que tant que la pièce est pas finie, qu’elle soit abîmée par quelqu’un. Parce que ça arrive, on va dire une fois sur trois, une fois sur quatre…
Hugo : Ah ouais c’est vrai ? Ici même à Saint-Antonin ?
Stéphane : Ouais, ça arrive.
Hugo : Ah ouais. C’est fou.
Stéphane : Ça je commence à l’intégrer comme un élément créatif, parfois d’ailleurs ça m’emmène sur des endroits un peu différents de ce que je faisais.
Hugo : OK.
Stéphane : Mais oui, par contre ce que j’adore et ce qui est vraiment hyper satisfaisant, c’est que l’espace de la rue, en fait, il crée quelque chose de très différent de l’espace de l’atelier.
Hugo : Il est très libre aussi.
Stéphane : Il est très libre. En même temps on est quand même obligé de penser tout de suite au regard, parce qu’en fait les gens circulent et tout de suite le regard se pose. Et c’est très étonnant parce que la réaction des gens évolue à mesure de la sculpture. C’est-à-dire qu’au départ c’est très informe, après ça passe par des phases qui peuvent être un peu inquiétantes parce que j’ai une approche de la sculpture anatomique, donc je construis par-dessous.
Hugo : Ouais.
Stéphane : Donc des fois ça ressemble presque à un écorché donc ça peut être effrayant. Et du coup j’aime beaucoup les interactions que j’ai qui évoluent au moment où la pièce a changé d’état. Et ce contact effectivement, avec la rue, l’improbable, l’impromptu, l’insolite aussi du lieu qu’on rencontre où tout d’un coup je me dis « Ah oui, je veux faire une sculpture ici et je vois ce que je vais y faire ».
Hugo : Et tu es autorisé à le faire là où tu veux ?
Stéphane : Je demande pas d’autorisation.
Hugo : Tu demandes pas d’autorisation.
Stéphane : Non.
Hugo : OK. C’est intéressant.
Stéphane : Ouais.
Hugo : C’est vachement intéressant. Faut juste préciser aux gens que tu es vachement dans le…
[bruit de moteur : une voiture passe tout près du micro]
Hugo : [rires légers] Attends je laisse la voiture passer… Peut-être que je laisserai ça dans le reportage. C’est une Renault Kangoo. [rires] Tu es vachement dans le visage, dans même la représentation d’animaux parfois. Mais est-ce que tu fais autre chose aussi ? Quelle est ta volonté à chaque fois que tu fais une sculpture ? C’est de représenter une personne, un animal…?
Stéphane : Alors, je travaille toujours d’imagination le plus possible.
Hugo : Y a pas de support, y a pas d’exemple, y a pas de…
Stéphane : Non. Parfois, par exemple pour les éléments que je maîtrise moins comme la sculpture animalière, je vais récupérer avant plusieurs photos, trouver des crânes, des planches anatomiques pour étudier un peu. Ou m’en rappeler, par exemple les félins, je commence à bien les connaître, mais si je fais d’autres choses j’en aurais besoin. Les visages humains, je les connais très bien donc j’ai pas besoin de ça. Et pour l’instant j’avais choisi le visage… je commence à passer aux mains là, depuis quelque temps. J’avais choisi le visage…
Hugo : Juste les mains ? C’est-à-dire que tu…
Stéphane : Non je rajoute des mains au personnage voilà. Pour créer un peu de scénographie et un peu de mise en scène. Mais j’étais parti sur le visage parce que le fond du projet, en fait, Semiostalgia, donc en français sémiostalgie, c’est un néologisme. Alors je crois que je l’ai inventé, j’en suis pas sûr, ça se trouve d’autres gens l’ont inventé avant, donc voilà je ne sais pas, pour l’instant j’ai trouvé aucune occurrence sur le web de ce mot-valise. Mais la volonté que j’ai essayé d’insuffler dans ce mot, c’est d’essayer de trouver un mot pour le sentiment de détresse que moi je ressens et je crois que pas mal de gens le traversent, face à l’effondrement du sens qu’on attache aux choses essentielles qui ont fondé notre rapport au monde. Et je crois que la mutation technologique, entre autres, provoque une sorte comme ça de sentiment de perte où en fait c’est pas tellement qu’on a été changé de lieu géographique, c’est pas forcément que le monde a tellement changé qu’on a une nostalgie, c’est plutôt que ce qui faisait sens avant semble petit à petit disparaître.
Hugo : Disparaître. Ouais.
Stéphane : Et ces visages contre les murs, étant donné qu’ils sont éphémères et qu’ils s’érodent et qu’ils se transforment, et bien en fait ils visent à représenter ça et à transmettre ce sentiment.
Hugo : Justement parlons un peu de ce côté éphémère. C’est, pour toi c’est presque primordial que ça finisse par se détériorer ? C’est une volonté, est-ce que tu aimerais que ça reste plus longtemps, est-ce que…
Stéphane : Je crois qu’au début c’était un peu par dépit.
Hugo : Parce que c’est du travail quand même, c’est beau, c’est du travail qui est beau, qui est…
Stéphane : Oui, c’est beau, merci [ton ironique]. Non, c’est du travail, c’est vrai, oui.
Hugo : Et que ça disparaisse comme ça, avec, qu’elle soit éphémère justement… il y a pas une certaine tristesse au fond ?
Stéphane : Eh ben oui. Et ce sentiment fait partie de ce que je cherche à transmettre. Et il faut que je l’accepte moi et qu’il me traverse pour que je puisse le communiquer aux autres. Parce que je vois dans les interactions que j’ai avec le public, qu’il est plus fort chez les autres que chez moi, parce que j’ai eu le temps de faire ce travail de deuil, parce que ça fait quelques années que je commence à travailler sur ce process. Mais parfois les gens ça les choque, ça leur fait mal. Et c’est ce que je cherche à provoquer, c’est pas forcément pour provoquer cette douleur-là, c’est pour essayer de créer en fait un espace de résonance, dans lequel, fondamentalement, le geste artistique tel que moi je l’ai appris et sa disparition aujourd’hui dans la société, notamment par rapport au rôle que joue l’intelligence artificielle dans les métiers de l’art, notamment les métiers des arts appliqués, est en train justement de destituer le rôle du savoir-faire. Or je pense que le savoir-faire c’est quelque chose qu’on va devoir revaloriser dans les décennies qui viennent, parce que je pense que notre rapport à l’économie va être modifié par l’automatisation notamment, par la disparition des métiers intellectuels, des métiers conceptuels où l’intelligence artificielle fera sans doute ça beaucoup mieux que nous. Malheureusement.
Hugo : Malheureusement.
Stéphane : Malheureusement, évidemment. Mais que quelque part ce qui va nous rester, comme économie sociale, ça va être sans doute, je crois, les savoir-faire qu’on va pouvoir à la fois acquérir et aussi se transmettre.
Hugo : Ce que je trouve d’autant plus beau, c’est que tu parles d’intelligence artificielle, ce que ne pourra jamais faire l’intelligence artificielle, c’est aller dans la rue, se poser sur un coin qui nous plaît, et de proposer ce que tu es en train de faire. Et ça, je trouve ça nickel, c’est pas comme une œuvre qu’on peut imprimer, que l’intelligence artificielle nous aura proposé, et qu’on pourra imprimer et exposer. Donc là, pour ça, pour le coup, je te félicite et je te remercie beaucoup de proposer ça. Comment ça se passe, justement, quand tu… on en parlait tout à l’heure, mais quand tu trouves un endroit qui te plaît, tu t’y poses…
Stéphane : Généralement je tourne pas mal. Pour l’instant, pour revenir à ta question qui était est-ce qu’il y en avait ailleurs : non. Parce que je me suis installé à Saint-Antonin il y a un an et que j’ai eu un coup de cœur pour cette ville. Et que j’ai eu envie de créer un phénomène de masse à un seul endroit. Il se trouve que la démarche est très bien reçue, à la fois par les habitants, à la fois par la mairie, et que du coup j’ai une espèce d’opportunité incroyable de pouvoir déployer un corpus potentiellement conséquent. Pour l’instant j’en suis à 15 sculptures. Je me dis que si je continue à ce rythme là, d’ici la fin de la saison, début septembre, peut-être que j’aurais une cinquantaine de pièces dans les rues.
Hugo : Cinquante pièces, à Saint-Antonin-Noble-Val ?
Stéphane : …à Saint-Antonin.
Hugo : C’est important de le préciser pour les gens qui visitent ce village.
Stéphane : Donc ça c’était un objectif de massification pour attirer la démarche sur la démarche de fond… [hésitation] Je crois que je me suis perdu par rapport à la question…
Hugo : [rires] Non non mais c’est bien, c’est pour ça que je pose des questions, c’est pour que les gens se perdent au final ! [rires] Non, je parlais juste de comment ça se passe justement quand tu as choisi l’endroit. Quand tu as choisi l’endroit, qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’il faut demander des autorisations, est-ce que c’est complètement illégal ce que tu fais…
Stéphane : Alors, illégal je crois que c’est dans une espèce de zone grise. Si un juge ou un juriste m’entend, il pourra peut-être me contacter pour me dire ce qu’il en est, mais premièrement je n’inscris, à part la signature, je crée un petit cartel en terre crue sur lequel je grave à l’intérieur « Semiostalgia », mais hormis ça, j’inscris aucun caractère.
Hugo : Ouais.
Stéphane : Donc ça tombe pas sous le coup des lois sur l’affichage public. Deuxièmement, c’est de la terre crue, donc en fait ça n’abîme absolument pas le bâti.
Hugo : Oui puis ça reste éphémère en fait.
Stéphane : Et c’est éphémère. Donc je crois qu’il y a une zone grise là-dessus, sur laquelle je me sens assez tranquille.
Hugo : Mais j’ai l’impression que c’est mieux perçu que, justement, on parlait des graffeurs tout à l’heure, qu’un graffeur qui viendrait graffer sur un mur ancestral, presque à Saint-Antonin-Noble-Val.
Stéphane : Bah oui, je pense qu’un graff sur un mur ça serait potentiellement vu comme une sorte de sacrilège, alors que là les gens le vivent assez bien. Donc je me balade dans les rues, je repère des coins, sur lesquels j’imagine des pièces. Des fois je tourne pendant deux heures, je reviens sur des coins que j’ai déjà vus. Et puis tout d’un coup il y en a un où je me dis « Ah oui, ici je vois ça, et il y a la bonne lumière, c’est le bon jour, donc je m’arrête. » Mais sur les coins que je choisis, je fais quand même attention au fait que ce soit pas intrusif pour les gens qui habitent aux alentours. Donc j’essaie d’identifier les rues sur lesquelles il y a des grands murs sans fenêtres, ne pas me mettre en face de l’entrée ou des fenêtres des gens… Déjà parce que j’ai pas envie que ce soit perçu comme une sorte d’intrusion…
Hugo : D’agression, d’intrusion…
Stéphane : Voilà. J’ai pas envie de faire ça contre, j’ai envie de faire ça avec.
Hugo : Et pour !
Stéphane : Et pour. Pour la simple raison qu’en fait mes œuvres sont hyper fragiles. Et qu’elles sont très faciles à détruire. Et que du coup, si quelqu’un ne veut pas la voir, il lui suffit de se pendre dessus s’il veut ou taper dessus avec une masse et voilà.
Hugo : Ce que tu disais tout à l’heure, c’est que tu as été confronté à ça. À la destruction d’œuvres…
Stéphane : De temps en temps. Quand elles sont fraîches surtout. C’est-à-dire quand elles sont fraîches, je pense qu’il y a un désir de modelage qui s’exprime. [rires] Les gens touchent beaucoup, ils se rendent compte que c’est frais et en fait ils changent des choses, ils modifient les yeux, le nez…
Hugo : Y’a Banksy qui en a fait les frais. Quand il fait un petit graff il y en a qui veulent venir dessiner une teub ou quoi que ce soit. C’est un peu pareil.
Stéphane : [ton amusé] Exactement, je crois que ouais…
Hugo : Mais c’est marrant parce que je repense juste maintenant à, je sais pas si tu connais, Pierre… Pierre qui lui aussi fait ce genre de truc. Vous vous êtes rencontrés un petit peu…
Stéphane : On s’est rencontrés quasiment la semaine où je suis arrivé ici, ouais.
Hugo : Lui, c’est des visages un peu oniriques, un peu fantastiques.
Stéphane : Oui, j’aime beaucoup ce qu’il fait et de ce que j’ai vu généralement il peint en plus ses pièces, donc du coup ça leur donne une dimension très onirique, effectivement.
Hugo : C’est vrai. On en passe au moment où tu sais je t’ai demandé si tu avais un petit morceau à nous faire écouter. C’est le moment où moi je te demande quel est le morceau que tu proposes aux auditeurs, auditrices de Radio Asso ?
Stéphane : Alors j’ai fait un choix surprenant et je l’expliquerai sans doute après.
Hugo : Parmi des tas et des tas et des milliers de morceaux.
Stéphane : J’ai voilà j’ai envisagé plein de choses…
Hugo : La Compagnie Créole !
Stéphane : [rire franc] Et j’ai choisi « This is the New Shit » de Marilyn Manson.
Hugo : [blanc] Ça marche. Avant qu’on écoute ça, justement, moi je voulais savoir quel était ton rapport à la musique, est-ce qu’il y a un lien étroit entre la musique et tes œuvres, par exemple ? Est-ce que la musique est ancrée dans ce que tu fais ?
Stéphane : Complètement, comme je suis d’abord passé par la musique et j’en ai vécu pendant plusieurs années, je crois que ça a vraiment fondamentalement modelé mon rapport à la perception de l’art. Aussi parce que j’ai eu la chance d’étudier le Sabar au Sénégal pendant deux ans et demi où j’ai vécu. J’ai travaillé avec des groupes de griots, où je suis allé apprendre sur place dans les luttes et dans les cérémonies de quartier. Et être exposé comme ça, j’ai toujours eu cette curiosité pour différentes musiques du monde, après je suis beaucoup passé par la musique du Moyen-Orient, du bassin méditerranéen, et être exposé aux différentes formes de pensée, et la manière dont chaque culture que j’ai pu rencontrer s’approprie un langage, qui a priori paraît universel, mais avec des spécificités propres, je crois que ça a beaucoup participé à modeler la manière dont ensuite j’ai perçu la forme dans l’espace. Et c’est quelque chose sur lequel je me suis beaucoup appuyé pour faire des ponts, des passerelles. Je pense qu’elles étaient parfois intuitives, parfois je les ai intellectualisées, mais il y a eu un impact clair, ouais.
Hugo : Est-ce que tu es du genre à travailler en musique par exemple ?
Stéphane : Non. Pour moi, la musique demande à être écouté, et donc du coup quand il y a de la musique il faut que je l’écoute.
Hugo : Ouais je suis un peu d’accord avec toi. Marilyn Manson, alors, du coup ? On écoute ça, et puis on se retrouve juste après.
[Extrait musical : « This is the New Shit » — Marilyn Manson]
Everything has been said before
There’s nothing left to say anymore
When it’s all the same
You can ask for it by name
Babble babble bitch bitch
Rebel rebel party party
Sex sex sex and don’t forget the violence
Blah blah blah got your lovey-dovey sad-and-lonely
Stick your stupid slogan in
Everybody sing along
Babble babble bitch bitch
Rebel rebel party party
Sex sex sex and don’t forget the violence
Blah blah blah got your lovey-dovey sad-and-lonely
Stick your stupid slogan in
Everybody sing
Are you motherfuckers ready
For the new shit?
Stand up and admit
Tomorrow’s never coming
This is the new shit
Stand up and admit
Do we get it? no
Do we want it? yeah
This is the new shit
Stand up and admit
Babble babble bitch bitch
Rebel rebel party party
Sex sex sex and don’t forget the violence
Blah blah blah got your lovey-dovey sad-and-lonely
Stick your stupid slogan in
Everybody sing along
Everything has been said before
There’s nothing left to say anymore
When it’s all the same
You can ask for it by name
Are you motherfuckers ready
For the new shit?
Stand up and admit,
Tomorrow’s never coming
This is the new shit
Stand up and admit
Do we get it? no
Do we want it? yeah
This is the new shit
Stand up and admit
And now it’s you know who
I got the you know what
I stick it you know where
You know why, you don’t care
And now it’s you know who
I got the you know what
I stick it you know where
You know why, you don’t care
And now it’s you know who
I got the you know what
I stick it you know where
You know why, you don’t care
And now it’s you know who
I got the you know what
I stick it you know where
You know why, you don’t care
Babble babble bitch bitch
Rebel rebel party party
Sex sex sex and don’t forget the violence
Blah blah blah got your lovey-dovey sad-and-lonely
Stick your stupid slogan in
Everybody sing.
Are you motherfuckers ready
For the new shit?
Stand up and admit
Tomorrow’s never coming
This is the new shit
Stand up and admit
Do we get it? no
Do we want it? yeah
This is the new shit
Stand up and admit
So let us entertain you
Let us entertain you
Blah blah blah blah everybody sing along
Hugo : Voilà, c’était la proposition musicale de Wootha, [rires] W.O.O.T.H.A, et puis semiostalgia.com pour retrouver son travail. Et puis il y a une œuvre qu’on va vous mettre justement pour annoncer ce Peintre en portrait 3e épisode sur le Facebook de Radio Asso, si tu me le permets bien sûr hein. Voilà, je vous la mets. Ne faites pas ça si vous êtes en voiture, on ne veut pas ni Stéphane ni moi causer d’accident, on est d’accord hein Stéphane, y a pas de souci. Voilà. Mais cette œuvre qu’il a choisie, elle est assez particulière, je crois que j’en ai pas vu une autre du style, puisqu’elle se prend la tête, j’ai envie de dire, presque. Pourquoi tu as choisi cette œuvre en particulier ?
Stéphane : Parce que c’est un peu un moment charnière pour moi, où je commence à décider de rentrer dans la scénographie de ce que je vais faire. Puisque dans le fond du travail que j’ai commencé, il y a aussi une partie écriture. Ça fait plusieurs années que j’écris.
Hugo : On va en parler.
Stéphane : Et il y a un pont que je voudrais faire, dans les prochaines œuvres que je fais, entre [pause] la métaphore du mur comme sorte d’espace liminal, de contact, entre l’espace normatif de la société, qui est de plus en plus oppressif, je trouve, et en même temps ce qu’il y a de l’autre côté du mur. C’est-à-dire une forme de folie. Parfois une folie sacrée, parfois une folie saine, parfois une folie complètement pathologique. Et en fait cette œuvre, elle représente pas une personne qui se prend la tête. Elle représente une personne qui est saisie par le mur lui-même qui en fait tente de l’absorber et de l’attirer à l’intérieur.
Hugo : OK, c’est le mur qui la prend plutôt que ses propres mains ? Il y a de la… y a une forme de crainte ?
Stéphane : Il y a oui, il y a de la peur, du dégoût, de la souffrance… Et parfois je crois que c’est quelque chose que moi je ressens pour la direction que prend le monde, que d’autres personnes je pense traversent. Mais évidemment il n’y a pas que ça. Et ce que j’aime dans cette œuvre, c’est que représenter en fait la souffrance, le dégoût, la peur, la terreur, sous forme artistique et sous forme belle, en fait, c’est aussi un moyen de s’en émanciper, de la sublimer, et d’en faire autre chose.
Hugo : Bah l’émancipation, elle est d’autant plus présente qu’elle va disparaître un jour. Donc elle est disponible encore, elle est visible encore, tu sais exactement où est-ce qu’elle est pour que les gens qui nous écoutent peut-être aillent…
Stéphane : Elle est pour ceux qui… c’est la place des Capucins. (Errata : Place du Timplé)
Hugo : Ouais.
Stéphane : Là où il y a le Batel. À Saint-Antonin. Et en fait quand on met le Batel dans son dos, et qu’on regarde face à soi, c’est la toute petite rue qu’il y a juste en face.
Hugo : OK. Et par exemple pour cette œuvre-là, tu avais une idée très précise de ce que tu allais faire ou ça, il a fallu que justement tu sois devant le lieu pour t’imprégner, pour que l’inspiration arrive, ou non, justement, tu savais ce que tu allais faire directement ?
Stéphane : J’avais une vague idée, mais comme je construis mes pièces sur place et que souvent les contraintes qui émergent du mur dictent aussi comment la pièce évolue, parfois la terre, elle est pas vraiment d’accord pour faire ce que je veux, donc du coup je m’arrange avec, au départ j’avais envisagé quelque chose d’encore plus invasif, plus spectaculaire, parce que je voulais faire trois paires de mains qui en fait saisissaient le visage, et je me suis par exemple rendu compte que ça serait pas lisible. Et que du coup on comprendrait plus la pièce. Donc en fait je me suis dit que j’allais en rester à simplement une paire de mains qui attrape le visage et je me suis rendu compte que même en termes de composition ça fonctionnait beaucoup mieux.
Hugo : Ouais, elle est pas encore absorbée j’imagine, elle est, c’est bon, elle est toujours présente ?
Stéphane : Je crois, j’y suis pas allé aujourd’hui.
Hugo : N’hésitez pas, hein, on est là aujourd’hui, on est en mi-mai, n’hésitez pas à aller visiter Saint-Antonin et puis découvrir les œuvres de Wootha. On parle d’écriture maintenant, parce que moi je suis allé fouiller un petit peu sur ton site semiostalgia.com. Il y a aussi de l’écriture. Et là, tu vas nous en dire un petit peu plus. Qu’est-ce qui t’attire justement dans ce process d’écriture ? Qu’est-ce que tu fais ?
Stéphane : Ce qui m’attire dans l’écriture, et ce que je fais ? Pendant ces cinq ans qui se sont écoulés depuis que j’ai rompu avec l’industrie du divertissement, je mets des guillemets hein, j’espère que vous entendez. C’est justement explorer en fait l’écriture comme, quelque part le sorte de médium un peu ultime où on peut peindre, sculpter, directement dans l’esprit des gens. Et il y a quelque chose de très, très puissant dans l’écriture qui m’a toujours…
Hugo : L’écriture, c’est la sculpture de l’esprit, presque.
Stéphane : Presque ça, exactement ouais. Quelque chose qui m’a toujours énormément attiré. Simplement, j’avais jamais confronté mon écriture à la lecture des autres, et je crois qu’il m’a fallu quatre à cinq ans de maturation, à écrire régulièrement, bah pour me débarrasser de toutes sortes de mauvaises habitudes, je pense de poncifs nécessaires qu’il fallait écrire pour ensuite pouvoir passer à autre chose et les oublier. Et donc dans le projet Semiostalgia, il y a vraiment cette double dimension entre le mur et l’écriture. Et donc j’ai saisi l’opportunité de ce qui se passe dans la rue, pour m’en inspirer et construire un texte, qui est en train de s’écrire en fait chapitre après chapitre, sur exactement la même boucle narrative. C’est-à-dire comment petit à petit le sens s’effondre au travers du trivial et de l’ordinaire dans la société, au travers des micro-détails. Et donc du coup les textes partent de quelque chose qui est très ordinaire : il y a un narrateur qui est inspiré de ce que je vis, qui est un sculpteur qui sculpte dans la rue et qui rencontre des gens. Et en fait petit texte après petit texte, une sorte de folie et d’effondrement du sens commence à émerger, et probablement jusqu’à arriver à des extrêmes, que je n’ai pas encore écrits donc je sais pas où ça ira, mais ça c’est un peu l’intention.
Hugo : [ton amusé] Pas trop extrêmes hein, quand même…
Stéphane : [rires] C’est un peu l’intention que j’ai dans l’écriture.
Hugo : Est-ce que justement, découle d’une écriture une œuvre et inversement ? Est-ce que d’une œuvre découle une écriture ?
Stéphane : Non, pas nécessairement. C’est plutôt les situations, c’est que parfois le fait d’avoir cette activité quotidienne, quasi quotidienne d’aller sculpter dans la rue, me fait rencontrer des gens, m’expose à des situations où on a des discussions, la plupart du temps…
Hugo : Mais tu dissocies bien ces deux arts quoi.
Stéphane : Ils sont dissociés mais en même temps ils sont vraiment liés par cette même perception que j’ai de ce sentiment d’effondrement des signifiants. Voilà. Je sais pas quel exemple je peux donner parce que c’est quelque chose de très subtil. Mais, j’ai toujours accordé énormément d’importance aux savoir-faire parce que je suis voilà, d’une famille de gens qui font avec les mains et le manuel a toujours été très important pour moi. Et l’automatisation, qui est en train de se mettre en route, le fait qu’aujourd’hui par des processus algorithmiques on puisse simuler la créativité, la remplacer, participe d’un effondrement fondamental, moi qui ai pas fait d’études et qui me suis construit un petit peu en apprenant sur le tas à chaque fois que je me suis exposé à quelque chose…
Hugo : Autodidacte.
Stéphane : Autodidacte. Enfin, je crains ce mot, mais on peut le dire. Il y a quelque chose de dur parce que c’était une partie de ce qui justifiait mon rapport au monde et ce qui me semblait donner du sens à mon existence sociale, c’est de dire « OK, je sais faire ça ». Je me rappelle de ça parce que je l’ai enseigné à mes enfants, c’était de leur dire « Mais si tu deviens bon dans quelque chose, ça va t’aider à avoir confiance en toi. Parce que quand tu seras exposé à d’autres personnes qui sont bons dans d’autres choses, tu te sentiras pas nul, tu te sentiras pas faible. Tu auras le sentiment que cette personne elle sait faire ça, mais toi tu auras cette sécurité intérieure de savoir que tu sais faire autre chose. » Et en fait, moi ma sécurité intérieure finalement, c’était de dire « Bon bah voilà, je suis artiste. » Et aujourd’hui, en fait, tout ça commence à plus avoir vraiment de sens parce que n’importe qui avec Gemini et Nano Banana en fait peut créer une œuvre. Je dis pas que l’œuvre sera bonne parce qu’après il y a une éducation, il y a un regard, mais tout ça est très temporaire.
Hugo : Bah le côté humain disparaît…
Stéphane : Le côté humain disparaît et en même temps l’IA est très, très bonne à simuler les processus cognitifs humains. Et la créativité c’est en fait un processus cognitif.
Hugo : Et ça, ça te fait peur ? Ça te…
Stéphane : Non, je crois pas que ça me fasse peur parce que je pense que c’est un outil. Par contre, ce qui m’inquiète, c’est le fait que je crois qu’il faille se saisir très vite de cet outil…
Hugo : Ah, pour toi, il faut s’accaparer l’outil ?
Stéphane : Pour moi, je pense qu’il faut très vite apprendre à s’en servir comme un outil d’émancipation.
Hugo : Parce qu’on parle plus aux graphistes plus qu’aux peintres, créateurs ?
Stéphane : Au citoyen là, je pense qu’on parle au citoyen. Je pense que d’un point de vue citoyen, je donne un exemple. On pourrait avoir des collectifs militants qui décident de s’emparer d’un modèle d’IA open source pour l’entraîner à détecter par exemple les méthodes de surveillance numérique. Ou bien à identifier au niveau des fonctionnements des ondes hertziennes si jamais y a des relais par exemple qui capturent les signaux 4G. Ça c’est un exemple de comment l’IA pourrait être utilisée à bon escient en fait. Et le problème c’est que cet outil est là, peut-être qu’on pourrait le faire disparaître, peut-être pas. J’en sais rien. Mon sentiment, c’est que quand on a franchi un seuil technologique, généralement ce seuil il est là pour durer. Et…
Hugo : Tu es pas totalement réfractaire, quoi.
Stéphane : Non, je suis pas réfractaire, je suis plus… je suis réfractaire dans ma pratique par exemple, je veux absolument pas de ça, parce que ce qui est satisfaisant c’est de sculpter à la main.
Hugo : Bah, l’IA viendra jamais sur un mur et coller des œuvres quoi, bah ça c’est sûr.
Stéphane : Mais, mais par contre non, j’y suis pas réfractaire. Je pense qu’on a une sorte de nécessité urgente, parce que ça va très vite, d’éducation populaire à ces technologies, pour essayer de comprendre que si on n’agit pas vite, on pourrait potentiellement tomber dans quelque chose d’extrêmement dystopique. Une sorte de… c’est ce qui me fait peur. Une sorte, je vais utiliser un mot un peu savant, mais une sorte de simulation épistémique, en fait, une simulation du vrai, où finalement tout semble tellement probable, et tellement bien construit, que ça éloigne de nous la possibilité même d’aller vérifier si ce qui nous est fourni est vrai ou pas. Parce que ça devient de plus en plus compliqué. Et c’est ce qui pourrait devenir dangereux. Je pense pas à une sorte de dystopie brutale avec énormément de violence, j’ai plus peur d’une sorte de dystopie très douce. Où en fait tout nous semble vrai et réel, mais en fait, une grande partie est simulée.
Hugo : Mais en tout cas, mise à part tout ça, je trouve que ton travail il est vachement utile, dans le sens où bah on va le voir directement dans la rue sans avoir à aller dans un musée ou quoi que ce soit, voir ton travail et puis la création s’offrir à nous. Et pour ça je te remercie Wootha, merci beaucoup Stéphane. Dernière chose, est-ce que pour toi, c’est volontaire, cette sorte de manque de reconnaissance ? Tes œuvres, elles sont disponibles à la vue de tout le monde dans les rues de Saint-Antonin, mais il n’y a pas forcément de retour, au final. Est-ce que c’est ce que tu recherches en fait, au final ? Est-ce que tu as envie que les gens juste y regardent, et puis après qui l’a fait, peu importe, c’est pas grave ?
Stéphane : [hésitant] Je vois bien, je vois bien ce que tu veux dire. Je…
Hugo : [l’interrompant] Même si tu laisses une signature sur tes œuvres… C’est pas totalement disponible pour tout le monde…
Stéphane : J’aime traverser régulièrement dans ma vie ces process un peu de remise à zéro, où en fait essayer de faire table rase un petit peu du capital social et culturel qu’on a accumulé, en fait, ça aide à revenir à cet état de débutant. Où on se redonne les capacités d’apprendre. On recrée les circonstances dans lesquelles il est possible d’apprendre, parce que je trouve qu’y a rien de pire que l’autosatisfaction. Et du coup, cette absence de reconnaissance actuelle, moi elle me pousse un peu de manière compulsive, à créer, créer, essayer de faire mieux, pièce après pièce, et donc du coup, aussi à développer une sorte de processus où j’essaie de m’améliorer. Mais pas que techniquement, aussi artistiquement. C’est-à-dire dire des choses plus justes. Avec peut-être plus d’économie de moyens et puis toucher les gens à l’endroit où j’aimerais les toucher, voilà.
Hugo : Wootha, pas de salle, pas de galerie, non, y a pas un endroit où on peut voir ton travail, à part dans les rues de Saint-Antonin pour l’instant en tout cas.
Stéphane : C’est ça, exactement.
Hugo : Une quinzaine d’œuvres, et bientôt une cinquantaine, tu l’as dit tout à l’heure.
Stéphane : C’est un objectif, peut-être que je m’y tiendrai pas. Peut-être que je vais ralentir le rythme et qu’il y en aura un petit peu moins, parce qu’elles seront un peu plus ambitieuses. Mais en tout cas, voilà, on est dans une perspective de faire croître ça.
Hugo : En tout cas, il y a un site, semiostalgia.com. Vous retrouvez les écrits, les œuvres de Wootha. Et c’est vraiment un énorme plaisir de t’avoir avec nous. Merci beaucoup Stéphane.
Stéphane : Merci Hugo.
Hugo : Et puis on embrasse tous les auditeurs, auditrices de Radio Asso. À bientôt. Salut.
Stéphane : Ciao.
