Depuis un bon quart d’heure, une odeur de café rôdait entre les murs de la ruelle.

Des enfants se chamaillaient dans les étages à propos de quelque chose. Les chats étaient mes seuls observateurs, ils me jaugeaient tour à tour, les plus téméraires passaient même dans mon dos dès que je feintais l’ignorance.

Je les entendis arriver sur la placette sans les voir. Leurs commentaires sur le petit peuple des croquettes rebondissaient contre le calcaire des bâtiments.

On m’avait prévenu que c’était la ruelle la plus froide de tout Saint-Antonin. Je ne sais pas si c’était vrai, mais le soleil n’y pénétrait effectivement qu’une à deux heures par jour, réchauffant à peine un courant d’air tenace de fin d’hiver.

La ruelle était déserte, seule une famille y vivait dans les étages. Les fenêtres étaient soit closes soit ouvertes aux quatre vents, les carreaux gisant en fragments épars en contrebas.

Les chats vivaient ici, dehors, dedans.

— Oh, mais tu aimes les caresses toi ! Elle avait cet accent neutre radiophonique. Clic-clic d’obturateur.

Dans l’ombre épaisse à quelques foulées de là, je tournai mon attention vers les voix.

— Oh, à vendre !

— Trois étages ? constata-t-il. Y’a l’air d’avoir un grenier aussi.

— Je prends le numéro.

— Haha, je sais pas si on aura le temps de tous les visiter !

Son rire à elle aussi.

Je changeai de point de vue pour observer le profil, l’épaule gauche calée contre la pierre de taille rêche.

Elle pencha soudain la tête, pour avoir un aperçu de la ruelle. Puis je vis émerger sa silhouette sous la lumière bleue du ciel sans nuage. Le soleil serait bientôt dans l’alignement des façades. Pour le moment, il faisait froid.

Elle eut le sursaut. Celui que je commençais à reconnaître.

— Regarde ! Il y a un visage dans le mur !

Elle tendit une main derrière elle tout en s’agrippant des yeux à une sculpture qu’elle venait de découvrir. Son compagnon émergea à son tour de derrière le mur, une main tendue vers la sienne.

Dans leur étreinte, un gros boîtier, avec un zoom encore plus gros, pendait à un cou.

— Wow c’est dingue… Il avait un timbre de voix posé.

Il fit trois pas en arrière et disparut, ravalé par la placette en amont. Clic-clic.

Un chat noir angora les devançait, il longeait nonchalamment le bâtiment opposé en venant dans ma direction. Arrivé à ma hauteur, il se mit à trotter puis à courir.

Je venais de crever le regard de mon ébauche avec un gros poinçon en bambou. C’est la première chose que je fais dès que j’ai bloqué l’ogive du visage : crever deux yeux dans l’argile fraîche pour donner la vue. Un trait au-dessus donne tout de suite la direction. Mes personnages commencent tous comme des Capitaines Haddock.

— Oh ! Ça doit être lui qui fait ça, il en sculpte une autre. Elle chuchotait soudain. J’étais maintenant cet animal sauvage qu’il ne fallait pas effrayer.

Par respect pour leur pudeur, je jouai le jeu et les ignorai.

Ils restèrent dans mon dos quelques minutes. Ça devenait un peu gênant de jouer à chat, je me retournai et les saluai, mes loupes descendues sur le bout du nez.

Ils avaient cette quarantaine à peine grisonnante.

— Vous modelez ça sur place ou c’est une installation ?

— C’est de l’argile ?

— Oui, c’est en terre crue. Je sculpte sur place, à même le mur.

Les yeux avaient maintenant émergé en droites, plans et angles, juste de quoi se sentir être vu.

Je me rappelais à cet instant la leçon d’un de mes maîtres : toujours bondir d’un endroit à l’autre, ne jamais s’attarder sur le même trait. Ici le pouce modèle un volume, là l’ébauchoir affirme un plan, puis la mirette une transition. Ne jamais admirer, mais ne jamais douter, passer simplement d’une forme à l’autre, prendre des notes dans la matière, avec la matière, considérer que tout est temporaire, que tout peut disparaître sous l’outil, sous la main, pour renaître en mieux. Ou en pire.

L’odeur de café appelait une pause.

On s’échangea des paroles en A4. J’aime mieux le A3 évidemment, c’est plus mon format, mais le A4 on peut aussi y mettre tout son art. Il faut juste faire avec plus étriqué.

—…

— Mais vous faites ça pourquoi ?

Quand on me pose cette question, passé l’embarras initial, je me sens obligé de raconter un truc qui pourrait paraître vraiment raffiné dans une galerie d’art. Un truc vrai et compliqué à la fois, authentique et intelligent.

— Je fais ça pour mettre en abyme la détresse qu’on éprouve face à l’effondrement des signifiants sur lesquels repose notre rapport sensible à l’existence. Ce sens disparaît plus vite que notre capacité à le reconstruire et je crois que nous en éprouvons tous les conséquences. Mettre la fragilité du geste esthétique ici, dans la rue, dans les bris de verre et les courants d’air, dans la gentrification absurde et les chats instagrammables, c’est un manifeste de la résistance par l’inutile.

À la place, je dis la version A4.

— Franchement, je sais pas. Je crois que j’en ai besoin pour pas mourir d’ennui.

Silence ennuyé. La voisine à l’autre angle de la rue, celui d’où venait l’odeur de café, avait relancé une tournée. La cafetière italienne gargouillait par la fenêtre ouverte sur le courant d’air. Une tourterelle entama sa syncope occitane. Depuis quelque temps, je m’étais fait la réflexion que celles de Bourgogne n’avaient pas le même rythme.

—…

— Et votre projet ça a un nom ?

— Heu oui, je l’ai appelé Semiostalgia, pour semiostalgie.

— Sémiostalgie ? Je connais pas ce mot.

— Je l’ai inventé, enfin je crois. Si ça se trouve, mille personnes l’ont déjà inventé avant moi. Enfin, il me manquait un mot pour dire ce que je ressens, celui-là m’a paru le bon.

— Je peux vous prendre en photo ? Il était resté en retrait jusqu’à maintenant, acquiesçant quand je lui parlais.

— Oui oui, pas de problème.

J’étais revenu au modelage. Je fis alors semblant de ne pas prendre la pose en poussant les volumes du nez des deux pouces. Trois pas en arrière. Clic-clic.

Le chat noir était revenu, maintenant il se trémoussait sur le dos à côté de nous.

Elle, s’était mise à observer le profil de la sculpture avec attention.

— Semiostalgie, demanda-t-elle, contemplative, un peu comme dans nostalgie ?

— Oui, c’est ça. La nostalgie du sens si on veut. En tout cas il fallait un mot pour ça.

À dix mètres, un chat roux était revenu en poste. Celui-là ne se laissait jamais approcher. Il regardait au travers du mur, profitant du soleil qui venait enfin de faire irruption à la jonction de la placette.

Après quelques paires de A4, ils prirent la direction de l’odeur de café.

— Semiostalgia, mars 2026