Quinze heures. Il ne manquait plus que les cigales.
Dans les rues, les commentaires sur l’architecture se superposaient au vocodeur dans les étages. Des grands-mères accrochées à des bras traversaient des meutes d’enfants.
Je pensais que, par un dimanche de Pâques, je trouverais encore quelque chose à manger.
Cette bouche, décidément, je n’y arrivais pas. Trop proche du nez. Je repensais à une réplique potache de lycée.
— Tiens ça pue ici.
— Normal, c’est parce que t’as la bouche trop proche du nez.
J’avais décidé de ce handicap volontaire : modeler un grand nez de tradition italienne, très dessiné, structuré à la jonction du rhinion, qui tombait ensuite à l’oblique sur un philtrum tassé. Mon problème n’était pas le nez.
J’avais passé suffisamment de temps sur les lèvres supérieures. Après quelques retouches, je décidai de les laisser en l’état.
Je rangeai mon atelier de rue dans mes deux cabas et mon sac à dos, et je planquai le gros seau d’argile rouge locale sous un buisson de lierre rampant à l’angle d’un mur. Je la récupérerais tout à l’heure pour attaquer le dos à dos dans la rue parallèle.
Même hauteur, même distance, cinquante ans plus tard, c’était l’idée.
— Hé les gars, les gars, les gars, venez on passe par là.
Trois enfants entrèrent en trombe dans la rue par le porche.
— Ohhhh !
— C’est quoi ?
— C’est toi qui faites ça Monsieur ?
Ils s’étaient arrêtés tout net dans leur course.
— Mattéo ? Vous êtes où ?
— Eh Papa, papa, Papa ! Viens voir ! Y’a un monsieur dans le mur !
Une voix résonna sous la voûte médiévale.
— Un monsieur dans le mur ?
— Oui, oui, oui, là regarde.
J’étais bien obligé d’attendre.
Je lui lançai un bonjour quand il arriva, il le rattrapa au vol avec un sourire.
— Ah oui effectivement ! Bon c’est un monsieur en terre, ça va. Je commençais à m’inquiéter.
On rit.
— Monsieur, c’est vous qui z’avez mis le monsieur dans le mur ?
— Béh oui.
— Mais comment vous z’avez fait pour l’habiller ?
J’avais improvisé une nouvelle technique depuis quelques sculptures : je tissais une surface à même le sol avec de la filasse et de l’argile écrasée avec le pouce. Je la décollais ensuite et je m’en servais comme d’une toile.
— Je l’ai sculpté, avec mes mains et de la filasse.
J’ouvris mon sac pour lui montrer la matière filandreuse.
— Avec ça et de la terre. J’en fais une grosse serpillière et ensuite je lui colle dessus. Je mimai le geste du toréador.
Je savais bien que les plâtriers-peintres des Médicis étaient pleins d’astuces de ce genre.
— Han, mais c’est de la triche !
— Haha, oui ! C’est ça les artistes, ils trichent tout le temps…
— Eh ben la maîtresse, elle dit que c’est pas bien de tricher !
— Comment vous faites pour que c’est aussi vrai ?
— J’ai beaucoup travaillé.
— Eh ben on dirait que il est pas content.
L’un des enfants s’était extirpé vers le jardin médiéval vingt mètres plus bas.
— Eh venez, venez, venez, c’est trop beau !
Les deux autres dévalèrent la ruelle aussitôt.
— C’est intéressant comme technique. C’est de la filasse de plomberie ?
— Je crois, on me fait souvent la réflexion. C’est vendu pour armer le plâtre. On s’en sert aussi pour le staff.
— Mon père était plombier, je me rappelle qu’il utilisait ça. Mais moi je suis photographe… Bon je fais surtout des mariages pour manger et de la photo plaisir pour moi.
Il avait un petit Leica autour du cou. Sobre, noir, petit objectif fixe de 50mm.
— Je peux ?
Il prit quelques clichés.
— En tout cas ça rend bien le vêtement, c’est super réaliste.
— En fait, je crois bien que les sculpteurs faisaient ça pour leurs drapés. Avant je mettais un tissu sur quelqu’un et je prenais une photo pour avoir une ref.
— Bon c’est pas tout ça, mais le devoir m’appelle !
On se salua et il partit à la suite de la troupe.
Je pris trois pas de recul sur mon ouvrage. Je sortis mon propre boîtier. Un alpha 7 de 2009 tout cabossé et plein d’argile. Il traînait dans mon sac à dos en permanence.
Clic-clic. Avec son drapé et sa bouche canaroïde, il ne lui manquait plus qu’une main sous la veste et j’avais mon Napoléon.
Je pris mon matériel et je me traînai sous le soleil jusqu’à la voiture. Sur le chemin, une grande tablée avait transformé une rue étroite en salle des convives. Ils faisaient front. Je me sentis vaguement intrus en passant. Ils en étaient au dessert, ou au café, je n’ai pas regardé les assiettes. On se salua encore, je reconnus ici et là une bouche, un nez.
Arrivé à la voiture garée au bord de l’Aveyron, j’y jetai mes sacs, impatient d’aller me dégoter un sandwich. J’avais retiré mon tablier en quittant les lieux, mais j’étais quand même tout taché sur le t-shirt.
Après une heure d’attente, je revins le ventre rempli. Quelqu’un m’avait proposé un pique-nique en bord de rivière, mais non.
Avant de débuter la sculpture jumelle, je retournai jeter un œil de loin à la précédente. Une femme était en train de l’observer, mais elle faisait une moue étrange, presque horrifiée. Chafouin, je retournai dans l’autre ruelle.
Les deux venelles jumelles étaient dans la pente qui tombe sur l’Aveyron. Celle-ci était plus sombre, plus humide. Sur le mur est, l’enduit, s’il avait existé, était tombé depuis longtemps, les joints s’étaient creusés sous le ruissellement de la pluie. J’avais devant moi une friche verticale où sedum et fougères proliféraient. La propriété contre laquelle je m’étais appuyé s’étalait par-dessus la rue, une petite passerelle en calcaire tapissée de lichen et de mousse reliait un jardin suspendu à l’aile ouest. Le pavé était poli par les semelles qui elles aussi tombaient chaque été vers la rivière.
J’avais construit mon volume crânien et thoracique, pensant à l’angle du cou et le tassement de la nuque chez un vieillard. Le vocodeur s’était coloré de saz électrique, façon Sabahat Akkiraz. J’accélérai le rythme des pâtons d’argile, écrasés, grattés, boxés, pris dans la transe électro-alévie. En bas, argile, en haut, blam, crach, griff, push, en bas, argile…
Des paroles résonnaient en anglais, impossible de dire d’où elles venaient. De l’est je pensais. Un homme et un enfant. Ils jouaient, il y avait des rires.
J’avais encore bien en tête la structure osseuse précédente, je devais maintenant penser l’effondrement de la chair, les muscles flasques, la maigreur, deux trous Haddock, le regard lointain, presque vide.
— Stop it !
Réponse d’enfant.
— no. No ! NO !!!
Rires d’enfant.
— Stop it will you, you’re gonna wreck it. I said STOP IT !
Cris d’enfant.
Me revint le regard presque horrifié.
Je pris mon sac à dos, laissant l’atelier sur le sol, et je remontai vers la venelle pour redescendre l’autre ruelle en trombe, m’arrêtant tout net.
Elle était déserte.
Pleurs d’enfant dans la cour du airbnb d’à côté.
— I said you’d wreck it, it’s your fault.
— Mummyyyyy, Bun-Bun it is booookeeenn…
— Enough Tom, come inside now…
—…
Comme un nez au milieu d’une figure. D’abord on le voit. Puis, on se dit que, non, ce n’est pas un nez. Non, ce n’est pas une bouche non plus. C’est une langue ? C’est une lèvre pendante ? C’est…
Quelqu’un avait remodelé cette bouche en une grimace ridicule, entre le labial tribal caricatural et la langue éternelle d’Einstein. En plus la terre avait bien séché sous la chaleur de Pâques. Le chocolat en aurait fondu, mais la terre elle avait durci. Moi aussi.
J’aurais voulu accueillir ça en artiste contemporain. Écrire toute une théorie sur le geste vandale comme art brut, comme forme politique vraie. À la place, je voyais une rôtisserie, avec sa broche calibre 32mm et un enfer de propane.
Je sortis mon ébauchoir plat de mon tablier, je remodelai le volume du massif dentaire en trente secondes à gros coup bien fort pour manipuler la terre rétive, je taillai les lèvres avec trois ou quatre coups d’outil et je pris du recul.
Maintenant cette bouche était parfaite.