On parlait philosophie.

— Tu nous remets une tournée ?

— Pareille, quatre pintes de Vega ?, demanda Sissis, la serveuse.

Approbation générale.

— En fait Heidegger, son truc central c’est simple. Et c’est une question qu’on se pose plus parce q…

Le soleil avait quitté la place. Il éclairait encore le haut du Beffroi de la maison romane. La terrasse s’était remplie de visages plus ou moins connus.

—…

—…, bref c’est Parménide quoi, quelqu’un trancha.

Réponse mesurée du spécialiste.

Les pigeons avaient déguerpi dans les hauteurs avant la nuit.

—…

— Pas vraiment. En fait lui il dit qu’on a oublié cette question justement. Et qu’en fait, tout l’Occident s’est constr…

La fraîcheur allait tomber plus tard aujourd’hui, la masse des bâtiments avait eu de quoi accumuler de la chaleur d’avril.

—…

— Et qu’est-ce qui nous distingue de la chaise ou du verre ! ?

— C’est tout le Dasein justement !!!, réponse outrée. La chaise elle s’en fout d’être une chaise. Nous, on n’arrive pas à s’en foutre d’exister !

— Ou alors qu’on est les seuls à désirer se faire asseoir dessus !

Rires collectifs, désapprobation singulière.

— Ah bah ! C’est bien gras le Dasein en tout cas, conclut Chloé.

Sourires contrits.

— Franchement, j’ai jamais même eu l’envie de lire Heidegger, je confiai après avoir ri grassement avec tout le monde. Je me dis que j’arrive pas vraiment à dissocier le type de son histoire.

Il y eut des haussements de sourcils.

— Après j’avais le même problème avec Céline reprit un autre. Puis un jour j’ai vraiment lu le Voyage. J’avoue que c’était une bombe.

— Bon en parlant de ça, vous avez entendu la dernière sortie de… ?

La conversation bifurqua. On reprit des pintes.

Je n’avais jamais encore croisé la femme au bomber moutarde en dehors des ruelles ouest. Ni son chien. Ce soir non plus elle n’était pas là.

Les musiciens arrivaient avec leurs instruments. Ce soir, c’était soirée jam. Le batteur commençait de faire sonner ses fûts, le bassiste réglait son ampli.

Je reconnus à une table les deux amoureux que j’avais rencontrés dans une ruelle froide. Le gros zoom était posé sur la table, ils sirotaient des cocktails colorés. Elle avait un bic et des papiers en main, d’autres étalés sur la table, ils les commentaient en lançant des gestes dans l’espace.

Anoushka vint se joindre à nous. Sans demander, elle tira une chaise d’une table derrière elle où des voix fortes disaient des choses en californien, puis elle s’assit dans un trou qui s’était ouvert tout spécialement pour elle.

— Non mais t’imagine le mec, Hugues en était rouge, il gesticulait un verre de vin par exaspération.

Anoushka s’alluma un cigarillo, le tabac-vanille faisait contrepoint à l’arôme popcorn que je recrachais en grosses volutes.

— Haha ouais, non mais là on est en plein Debord. Le spectacle, je te dis ça moi, tout ça c’est une farce !

— T’as raison, et en plus il change tout le temps de bord.

— Enfin bon, tirer Debord, faut le vouloir.

Rires rauques.

Les tables s’organisaient par accointance. Ce soir la nôtre voulait grandir. On finit par coller deux tables, puis trois.

— Tiens, regardez, y’a Peter avec sa meuf.

— Ah oui, la nouvelle tu veux dire…

— Eh, attention, ça s’écrit p-i-t-e-u-r, c’est pas Peter. Tu vas le fâcher là.

Rires.

Piteur et Sa-Meuf passèrent tout droit, sans même tourner la tête vers la terrasse. Piteur était sous le coup d’un ban. Je ne savais pas pourquoi, je n’avais pas vraiment envie de savoir.

— Salut les affreux ! Et les affreuses, pardon !

Moh tira une chaise d’une table alentour, il s’assit à côté de moi.

— Alors l’artiste fou ? On s’échangea des bises. Je voyais le blanc dans ses yeux. Dans l’air aussi.

— Ha tu sais comme on dit, être fou dans un monde de dingue… Mathieu était venu à ma rescousse. Il ne tournait plus qu’au soda depuis des mois. Mais il avait toujours le bon mot passé la troisième bouteille.

Sur le grand arbre central, il y avait une pancarte merci de tenir les chiens en laisse. Ils étaient tous en liberté. Chop tournait autour de la table depuis un bon quart d’heure. C’était un berger australien aux yeux bigarrés.

— Chop, ici !

Chop ne venait pas. Une chips finirait bien par tomber.

La jam avait débuté depuis maintenant une bonne demi-heure. Ça jouait jazz-funk ce soir. Les têtes se balançaient, on commençait de parler fort.

Après la troisième pinte, la discussion avait dérivé sur la guerre. Je sentais que j’allais bientôt me répandre en aphorismes noirs, ou pire, en fatalisme désabusé. Et qu’ensuite, j’allais me réveiller assoiffé. Puis me détester d’avoir dit autant de conneries. Il était temps de m’extirper.

— Bon salut tout le monde, j’me rentre.

La plupart ne m’entendirent pas. Anoushka, Moh et Mathieu me firent un signe.

Je pris les petites rues, voulant voir mes sculptures de nuit. Certaines étaient sous les lampadaires. Il y aurait peut-être des ombres à saisir.

Il devait être 21h.

Puis je la vis. Sa petite silhouette claudicante. Et un point lumineux à la bouche. Un petit chien au bout d’une laisse la tirait en avant. Il griffait le sol. Ils venaient dans ma direction.

— Bonsoir.

— Ah bonsoir, dit-elle. Alors on se promène ?

— Oui, je viens voir ce que ça donne la nuit.

— Oh bah c’est bien joli la nuit. Y’a des étoiles en plus cette nuit. Et pis la lune.

Je levais le nez pour la première fois de la soirée.

— Ah oui, y’a des étoiles.

On entendait le vacarme de la place de la Halle au loin. Parfois je pensais à un poulailler.

— Vous baladez le chien ?

— Haha non, c’est lui qui’m balade. Y tire y sait faire que ça tirer, tirer, tirer ! Dans une aut’e vie, y devait’êtes chien d’traîneau.

— Bah faut lui trouver un traîneau alors !

On rit.

— Y serait tout petit devant un traîneau. Il a pas choisi le bon corps, pauv’bête. Mais bon, j’l’aime bien comme il est. Y m’tient compagnie.

Le chien avait repris sa pose. Assis-tendu vers son visage, la queue balayait le sol.

— Bon bah, c’est pas tout ça hein.

— Oui, allez, bonne soirée.

— Merci, pareillement. Le chien se jeta aussitôt en avant, reprenant son labour.

Je restais là un moment, entre deux lampadaires, à regarder le ciel avec mes trois pintes.

— Semiostalgia, avril 2026