Il était un roman. Je n’avais rien à faire, hormis travailler le muscle de l’histoire.

Je m’étais logé à l’angle de deux rues, en bord d’Aveyron. À quelques mètres, le petit porche qui donnait sur la rivière appelait les badauds depuis la place. Ils coulaient le long des pentes comme des brebis assoiffées.

Une petite alcôve discrète à hauteur de tête. Je l’avais repérée lors de mes errances dans le bas de la ville. Il voulait en sortir quelqu’un. Quelqu’un sous l’eau, retenant sa respiration. Ses deux mains tournées vers l’extérieur, les poignets collés contre ses joues, tentaient autant de repousser la pierre que d’extraire un corps qui ne pouvait pas sortir. Autour, un cadre rococo de quarante-cinq centimètres de côté.

Je m’étais mis à l’ouvrage depuis deux heures, malaxant l’argile de carrière trop humide à même le bitume, pour lui rendre sa plasticité. Grillage, fil de fer et filasse pétrie de barbotine rendaient au prisonnier ses premiers volumes, ceux qu’on verrait à cent pas en venant de l’est.

Le soleil venait enfin de s’inviter par les toits, il était temps, j’avais les doigts gelés. Quelques touristes et résidents secondaires étaient venus poser des questions. J’avais répondu.

Agnès m’avait offert un café bienvenu, me proposant de le boire à la terrasse de la boutique qui donnait plein sud sur l’étendue. J’avais accepté le café, la terre me collait aux mains, je l’avais bu dans la rue.

Puis il m’interpella.

— Au fil de l’eau.

Ce n’était pas une question.

— Bonjour !

Je vis le tableau noir qu’il observait, appuyé contre l’angle opposé.

— C’est vous Au Fil De L’Eau ?

— Ah ! Non. C’est la boutique d’Agnès. Elle est là-bas.

Je lui pointai le second pupitre, avec sa flèche qui orientait le regard vers la porte d’entrée à gauche.

— Ah ? Y’a une boutique ici ? Je m’en rappelais pas…

Il avait l’air troublé.

— Elle vient d’ouvrir il y a quelques semaines. Vous étiez jamais passé devant ?

— Non.

Je l’avais souvent vu errer dans les rues alentours.

— Et qu’est-ce qu’elle fait ?

— Elle est tapissière. Attendez, je crois que je devrais dire tisserande. Elle tisse des œuvres, c’est aussi une galerie. Il faut aller voir, ça vaut la peine.

— Ah mais oui ! Tapisserie aussi, je me disais bien !

Il restait là, hésitant.

— Mais je la connais bien cette rue. J’en ai passé du temps moi, au fil de l’eau ! Même que j’ai vécu dessus.

Il acquiesçait.

Je posai mon outil.

— Ah bon, vous viviez sur une péniche ?

— J’étais pêcheur. Et chasseur aussi.

Il leva un doigt vers le haut.

— Mais jamais pour le plaisir, seulement pour manger.

Sa voix retombait avec sérieux.

J’ouvrais.

— Oui, je comprends, c’était pas un divertissement quoi.

— Ha ! Ça non ! Je suis un homme de la révolution verte. Des premières heures même !

On parla.

Après quelques minutes, j’avais reconnu là une source intarissable. J’acquiesçais.

— Je suis un poète aussi. Depuis tout petit. Ma mère m’a mis au monde comme ça.

Il faisait un geste conjoint des deux mains, désignant son corps de haut en bas.

— Quand j’étais petit, je voulais habiter sur l’eau.

— Mais ? Sur une péniche ?

— Et non ! Sur une maison ! Avec des flotteurs ! Une maison flottante quoi.

— Haha, oui je vois. Moi aussi j’aimerais vivre sur une maison comme ça.

— Et bé oui, l’eau, c’est la liberté ! Je passais mon temps sur l’eau, il fallait bien que je nourrisse ma famille. Mon père il est jamais revenu des camps, donc il fallait bien pêcher [..] Et puis la nature elle était encore généreuse. C’est pas comme aujourd’hui [..] c’est pour ça que j’ai lancé ce mouvement [..]

Il parlait. J’avais juste à écouter.

Il parlait de sa mère, de sa première poésie écrite à trois ans, même que l’instituteur l’avait lue à toute la classe, et aussi de ses cauchemars d’Allemands qui sortaient des murs la nuit, parce même s’il était né qu’en 44, les cauchemars lui étaient venus de sa mère, car la mémoire, on comprend pas comment elle fonctionne, mais la pierre par exemple, elle avait bien une mémoire elle, les murs se rappelaient de tout, jusqu’à la moindre trace d’outil ? Mais oui exactement, mais lui était devenu amnésiaque, amnésiaque c’était quand on devenait maniaque de l’oubli, qu’on supportait pas ça, ça faisait quelques-temps, depuis quand ? il ne s’en rappelait plus, mais c’était pas grave, parce que tout commençait par soi et finissait par soi, et de toute façon, il ne retenait que ce qui l’attachait, ce qui le touchait, tous les poètes étaient comme ça, et puis il gardait la place que pour ce qui était bon, donc il avait vécu cinquante ans dans les bois, pour être pauvre, mais la pauvreté qu’on choisit et pas qu’on subit, mais aussi qu’il aimait pas la surpopulation, parce que le problème c’était la terre, les hommes ils étaient pas propriétaires de la terre, juste les locataires usufruitiers, si on y regardait bien, le début de l’exploitation humaine par l’humain, ça venait de la propriété terrienne, mais l’Homme de toutes les manières ne méritait pas la terre qui était trop belle et trop généreuse pour des porcasses, et puis les poètes, ils ont pas besoin de mémoire, ils inventent tout, c’est comme ça qu’il était devenu grand sachem guerrier de papier, parce qu’il se battait avec les mots, nul ne pourrait l’empêcher de parler vrai, il bandait à part, c’était comme ça qu’il disait, il l’avait toujours fait, bander à part, les bandes c’était pas son truc, sa poésie c’était les tracts, tout le monde approuvait sa poésie, car son nom c’était pas Marcel, non, son vrai nom c’était Cheval Fou le grand chef indien, Cheval Fou avait été assassiné par les émigrés blancs qui s’en étaient allés en Amérique, mais comme ils ne pouvaient pas l’atteindre directement, alors ils avaient menacé d’empoisonner son peuple, donc Cheval Fou s’était rendu alors qu’il était un guerrier rebelle et glorieux, c’était la dignité, c’est pour ça que lui avait pris son nom, parce qu’il voulait le faire continuer de vivre, et puis qu’est-ce que c’était que la santé, qu’est-ce que c’était que la folie, qui décidait de la frontière ? donc évidemment que oui la pierre elle avait une mémoire et sans doute une raison, une qu’on était trop bête pour comprendre, parce que la nature elle avait bien sa raison à elle, c’est pour ça qu’on devait en prendre soin, tout ce qu’on faisait pas, et la révolution verte on lui avait volé, et personne s’en rappelait, sauf lui, c’était fou quand même ce que les gens avaient comme mémoire courte, mais c’était pas grave, parce qu’il suffisait d’un grain de blé pour avoir tout un champ, et la révolution c’était pas une moisson, c’était même pas une culture, c’était un grain de blé.

Puis il avait conclu :

— Quand on est clairvoyant, on est moins moches que les autres !

Puis il allait nous laisser.

Parce qu’il fallait préciser que s’il donnait pas son vrai nom aux gens, c’était parce que son frère était surveillé de près, pas par la flicaille, mais par les RG, car il avait écrit un livre, alors qu’il savait même pas écrire des livres ! il avait quand même écrit un livre, sans en changer un seul mot, sans corriger une seule lettre, et le frère il avait été irradié aux essais de Polynésie, alors il avait dû en être opéré du cœur, comme ça, de la langue jusqu’à la gorge, jusqu’à la fin de la gorge même, ici, mais comme il avait dit le crime qu’avait commis la France, on le surveillait et lui aussi Marcel à cause de ses tracts, mais là-bas le frère, il était idolâtre en Polynésie, tout le monde parlait de lui.

Puis il avait résumé avant de partir pour de bon :

— Malheur à celui qui dit la vérité !

Mais tout de même il fallait clore sur une chose, parce que c’était important de le dire, que d’ailleurs Jésus il l’avait bien trop dit, la vérité, et qu’en vérité, c’était le premier anarchiste Jésus, on le disait pas assez ça, on en avait fait un idolâtre aussi, comme son frère, alors que Jésus il avait inventé Proudhon, Bakounine et même Kropotkine, et il fallait savoir que le seul qui l’avait vraiment compris Jésus, c’était Tolstoï, on dit plein de saloperies sur les Russes, mais les Russes c’est pas tous des Tsars ou des Bolcheviques, y’a des Dostoïevski et des Tolstoï, et nous on serait quoi sans Guerre et Paix, on serait rien évidemment, on en serait encore rendu à croire que Napoléon était un génie militaire, mais le Pape et tous ses sbires en robes rouges, ils avaient toujours rien compris à Jésus, c’est pour ça que lui l’avait lu la bible, pas par bondieuserie, à ça non, et puis de toute façon, il saurait bien assez tôt si tout ça c’était du lard ou du cochon, puis accessoirement, lui pensait que la vie c’était une leçon de l’univers, et qu’à ce sujet il allait quand même continuer sa balade, parce que la marche, c’était un bonheur et un honneur offert par l’univers.

Intarissable.

Puis, j’avais trouvé un stratagème poli pour le laisser continuer sa promenade, j’avais bu la tasse.

J’en aurais bien repris une, mais j’avais maintenant quelqu’un à extraire de ce mur.

— Semiostalgia, avril 2026